QU'EST-CE QU'UN KATA ?
Au terme d’une analyse qui montre à quel point le kata est une notion complexe, s’il fallait, malgré tout, définir la notion de kata en peu de mots, on pourrait dire que le kata est une structure de l’acte et du rapport à l’autre (entendu au sens le plus large du terme) qui s’inscrit dans un système social stable et hiérarchisé.
Le kata recouvre donc à la fois une pratique et une conception sociale de la vie.
Touchant à la fois aux domaines technique, psychique et social, avec une tendance à la fusion, il est difficile de faire entrer le kata dans les catégories d’analyse habituelles. En analysant la notion de kata, j’ai été amené à utiliser ce terme en un sens peu usuel en japonais. Plutôt que du « kata des guerriers », du « kata de l’art » ou du « kata d’une vie », on parlera en japonais de « voie » (dô).
Cependant, pour éviter ce que cette notion comporte de subjectif et de métaphysique, j’ai choisi le mot kata cas, dans son sens usuel, il recouvre une réalité facile à cerner et que l’extension que je lui ai donné demeure précise.
Plusieurs facteurs permettent de définir la
structure du kata :
• Le kata est un acte qui vise l’efficacité.
La pratique du kata se fait par la répétition de gestes tech¬niques
codifiés.
La répétition vise à une réalisation parfaite
de l’acte et se situe dans une progression vers
la perfection.
Cette pratique repose sur une conception de la
tech¬nique résumée ainsi : « La technique, c’est
l’homme. »
La tension vers le modèle idéal engendre une
rigidité en même temps qu’une mobilisation de
l’énergie.
Le kata est un moyen privilégié de maintien et
de trans¬mission d’une tradition.
• La mobilisation de Vénerie dans le kata se
réalise par un processus d’intériorisation et
d’identification.
L’image de la perfection devient concrète par l’identifica¬tion
à ce que nous avons appelé la figure multiple de
« l’autre ».
La mobilisation de l’énergie et l’investissement requis par le kata
supposent un échange avec un milieu social où il
est accepté et admiré comme forme idéale, au
moins de façon implicite.
La réalisation du kata repose sur une forme sociale de rapports à autrui
permettant la constitution de la figure
d’identification ; rapports stables,
hiérarchisés, inclus dans une forte structure de
groupe.
La figure de « l’autre » intègre une chaîne complexe d’identifications,
qualifiée pour simplifier de figure du
maître-adversaire, car c’est à ce niveau que se
nouent l’image idéale, les contradictions et les
conflits.
La forme technique du kata fournit un support qui permet d’équilibrer
cette relation paradoxale où l’énergie lancée
vers la figure idéale est renvoyée, inversée
comme par un miroir, en forme de persécution.
En art martial, la technique est une technique de mort et la mort est
présente dans l’image du maître, éventuellement
chargée du poids de tous les adversaires.
Le kata comporte une technique de réorganisation de la perception.
• Historiquement, la structure du kata s’est
fixée au sein de l’ordre des guerriers pendant
le Sakoku, période de fermeture du Japon à toute
influence extérieure.
Le kata a été le mode d’expression et d’action de cette classe dominante,
dont il représentait la conception de la vie.
Pour l’ordre des guerriers, la technique était
le combat et l’efficacité, la mort. Pendant la
période du Sakoku - synonyme de fermeture mais
aussi de paix et de stabilité sociale -, par un
processus de retournement sur soi qui est celui
de la structura¬tion psychique des katas, le
combat est devenu art martial et l’affrontement
de la mort, la valeur sociale prédominante.
Les katas se sont développés dans une société stable, hiérarchisée, qui
favorisait en même temps la délimitation précise
d’un champ et la constitution d’une chaîne
d’identifi¬cations.
Dans cette société tournée vers la stabilité et la continuité, la forme
du kata, en prenant consistance et en se fixant,
est devenue un instrument privilégié de
formation technique et psychique.
La structure du kata, dans laquelle la classe
dominante avait moulé sa vie, s’était, à la fin
du Sakoku, étendue à l’ensemble de la société
japonaise.
Aujourd’hui, les katas ne sont explicitement
conservés que dans le domaine de l’art mais,
pendant plusieurs siècles, les guerriers ont
produit avec le kata une structure psychique et
un rapport à l’acte qui ont survécu au groupe
qui leur avait donné naissance.
Dans ses multiples dimensions, le kata a peu à peu imprégné les nouvelles
formes de production et contribué, entre autres,
à modeler de façon spécifique le rapport du
travailleur japonais à son travail. Il agit
encore dans de nombreux secteurs de la société,
souvent de façon diffuse, difficile à cerner,
mais bien présent, lourd d’une tradition de
plusieurs siècles.